« J’étais étranger et vous m’avez accueilli […].
En vérité je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
(Matthieu 25,35.40, TOB)
Le 14 juin 2026, le peuple suisse est appelé à se prononcer sur l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! », qui vise à inscrire dans la Constitution un plafond démographique contraignant qui vise à restreindre significativement l’immigration. Vox Ethica souhaite éclairer ce débat à la lumière de la Doctrine Sociale de l’Église et de la tradition biblique. Ces deux sources se rejoignent sur la question de l’accueil de l’étranger.
Cette initiative ne propose pas de solutions adaptées et réalistes à des problèmes très divers. Chacun de ces sujets demande des solutions précises et adaptées. Les nombreux défis et mutations de la société actuelle ne peuvent pas être uniquement pensés à travers le prisme de la migration. Ce type de discours propose de fausses solutions et favorise les amalgames entre « étrangers » et « problèmes ». Ces discours sont dangereux car ils donnent une fausse vision de la réalité.
Les préoccupations concernant les infrastructures et le logement et l’aménagement du territoire sont réelles et méritent des réponses sérieuses. Le territoire suisse n’est effectivement pas indéfiniment extensible. Les causes de la pression sur les territoires sont structurelles (répartition des logements, densité des villes, modes de déplacements, de production, urbanisme, consommation, justice économique). Les réduire à un seuil d’immigration, c’est à la fois une erreur d’analyse et un déplacement de responsabilité.
Vision écologique dans le catholicisme
L’apport de l’écologie intégrale, au sens de Laudato si‘, vise à prendre en compte aussi bien les aspects humains, qu’environnementaux et économiques. Les défis écologiques auxquels nous sommes confrontés, ne sont pas liés à l’immigration, mais à notre exploitation massive des ressources naturelles. La démesure envers la création n’est pas une question secondaire et elle mérite d’être prise au sérieux. L’être humain n’est pas simplement propriétaire de la création, mais son gardien. L’Encyclique Laudato si’ nous incite à repenser nos modes de consommation et de relation à la nature, tout en respectant l’humain et particulièrement les plus vulnérables.
« […] Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société. » Laudato si’, 91
« Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. », Laudato si’, 50
L’accueil de l’autre au cœur de la Révélation biblique
De la vocation d’Abraham (Gn 12,1) à la fuite en Égypte de la Sainte Famille (Mt 2,13-15), en passant par l’esclavage et l’exode fondateurs d’Israël, l’histoire du salut est structurellement une histoire de migration. Cette mémoire n’est pas anecdotique. Elle fonde un impératif éthique répété avec une insistance sans équivalent dans le Premier Testament : « Lorsqu’un immigré résidera avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. L’immigré qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés au pays d’Égypte. […] » (Lv 19,33-34). Nous sommes appelés à imiter Dieu et à faire preuve de sagesse par nos actes (Imitatio Dei) : « Il [Dieu] aime l’immigré » (cf. Dt 10,18). Le Nouveau Testament poursuit cette logique par l’identification de l’étranger au Christ : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35).
Le peuple de Dieu est un peuple qui se souvient d’avoir été étranger, et qui tient de cette mémoire son éthique de l’accueil et de l’hospitalité.
La solidarité, une valeur chrétienne centrale
La doctrine sociale catholique nous rappelle notre devoir de solidarité, non seulement envers nos proches ou nos familles, mais envers toute personne. En effet le christianisme propose une éthique universelle, où chacun est mon prochain, quelle que soit sa nationalité, son statut, sa culture ou son origine. La solidarité ne s’adresse pas seulement à mes compatriotes, mais à toute personne dans le besoin, avec une attention particulière pour les plus vulnérables et les plus démunis. Refuser ou affaiblir le droit d’asile c’est remettre en question, non seulement l’engagement de la Suisse pour les droits de l’homme, mais c’est aussi porter atteinte au cœur de l’éthique chrétienne. Pour les chrétiens une fraternité universelle unit tous les êtres humains. Les solutions qui cherchent à diminuer notre responsabilité envers les autres ne peuvent pas se fonder sur la pensée chrétienne.
La remise en question du regroupement familial et la mise en péril du statut de travailleur permanent, fragilisent les familles et empêchent leur intégration. Rappelons-le, la Suisse bénéficie depuis des siècles de l’apport des travailleurs et travailleuses étrangers, qui ont contribué à construire ce pays et son identité multiculturelle. Ces personnes d’origine étrangère apportent beaucoup à la Suisse au niveau économique, social et humain. Et n’oublions pas qu’une grande partie de la communauté catholique de ce pays est issue de l’immigration[i].
Une politique qui renforce la pauvreté
Rendre le travail des étrangers encore plus précaire n’est pas une façon de soutenir les travailleurs et travailleuses de ce pays, mais constitue d’abord une atteinte au droit du travail qui se répercute dans toute la société. Les défis actuels de la Suisse (pénurie de logements, augmentation des frais d’assurance maladie, etc.) doivent être combattus par une défense accrue des plus vulnérables et une meilleure justice sociale. Une plus grande solidarité passe par le renforcement des droits humains. Une défense des droits sociaux et économiques de tous et toutes (droit à un logement abordable, à une éducation de qualité, à la formation, à un salaire décent, etc.) est de nos jours de plus en plus nécessaire. La stigmatisation des travailleurs les plus vulnérables que l’on transforme en bouc-émissaires n’apporte aucune solution éthiquement acceptable. Ceci risquerait d’augmenter encore les emplois les plus précaires (travail saisonnier, travail au noir..). Cette initiative pourrait davantage favoriser l’exploitation des travailleurs migrants, empêcher leur pleine intégration et creuser encore les inégalités dans le monde du travail.
Comment accueillons-nous celui qui vient ?
L’initiative en raisonnant en termes de flux et de seuils, réduit des existences humaines à de simples chiffres dans une équation démographique. Traiter le nombre d’êtres humains présents sur un territoire comme une menace à contenir instrumentalise ces personnes au lieu de leur reconnaître un visage, une humanité. Les mesures prévues par l’initiative impliquent nécessairement que certains seront renvoyés ou exclus, non pas en vertu d’un examen de leur situation propre, mais uniquement en raison d’un calcul. Réduire des personnes et leurs familles à des chiffres constitue une atteinte évidente à leur humanité.
«L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts. Elle sait que son annonce de l’Évangile est crédible seulement lorsqu’elle se traduit en gestes de proximité et d’accueil ; et que dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la porte de la communauté. », Dilexi Te, 75.
Florence Quinche, philosophe & Florian Lüthi, théologien, pour Vox ethica

