La pauvreté, un enjeu de société – entre charité et structure

On cite souvent saint François d’Assise comme inspiration d’un engagement personnel et direct envers les pauvres. À juste titre, comme le montrent sa règle et son testament : il partageait la vie des plus démunis, offrait ses vêtements aux mendiants, soignait les lépreux. Mais ce qu’il n’a pas fait est tout aussi révélateur : il n’a fondé aucune institution sociale. Sa contribution était essentiellement relationnelle et non structurelle. C’est précisément cette observation – récemment  mise en évidence par le pape Léon XIV dans l’exhortation apostolique Dilexi te (cf. Léon XIV, Dilexi te, n° 64) –  une limite à partir de toute éthique ecclésiale et sociale de lutte contre la pauvreté : la proximité personnelle ne suffit pas à elle seule à répondre à la pauvreté lorsque ses causes sont  structurelles.

Deux niveaux, une mission

Depuis Rerum novarum (cf. Léon XIII, Rerum novarum, 1891), la doctrine sociale catholique distingue systématiquement la réponse caritative de la réponse structurelle à la pauvreté, sans pourtant les opposer. Gaudium et spes ancre théologiquement cette distinction dans la doctrine de la destination universelle des biens de la terre : la propriété a une fonction sociale essentielle :

« Quant à celui qui se trouve dans l’extrême nécessité, il a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui ».

(cf. Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 69). La lutte contre la pauvreté n’est donc pas seulement une expression de générosité individuelle, mais une question de justice.

Dilexi te rend cette tension à nouveau tangible pour notre époque en affirmant que les mesures d’aide d’urgence ne doivent jamais être simplement provisoires et que la véritable tâche réside dans l’élimination des causes structurelles (cf. Léon XIV, Dilexi te, n° 94) – inégalités, manque d’accès au travail, à la terre et au logement, privation des droits sociaux (cf. ibid., n° 81). À cela s’ajoute l’idée, déjà formulée par l’Église d’Amérique latine (Aparecida) et reprise par Dilexi te : que les pauvres doivent être traités comme des sujets, et non comme des objets de charité (cf. ibid., n° 100). C’est là le cœur éthique de ce que l’on appelle communément le « soutien à l’autonomie » : il ne s’agit pas en premier lieu d’une question d’efficacité des mesures, mais de la dignité de ceux à qui l’on vient en aide.

Le bien commun, au delà des frontières

Pour la pratique sociale et politique, cela signifie ne pas opposer pauvretés proches et lointaines : ceux qui, dans notre pays peinent à joindre les deux bouts à la fin du mois à ceux qui, dans un pays structurellement défavorisé, n’ont pas accès aux services de base. Ces situations relèvent pour l’éthique sociale chrétienne, de deux manifestations d’une même responsabilité (cf. Léon XIV, Dilexi te, n° 12–13). Le bien commun, tel que le conçoit la tradition catholique, ne s’arrête pas aux frontières nationales – un principe que Paul VI avait déjà formulé : « Nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire. » (cf. Paul VI, Populorum Progressio, n° 23 ; cité également dans Léon XIV, Dilexi te, n° 86).

Cette réflexion n’a rien d’abstrait. Elle touche par exemple directement au débat actuel sur les coupes budgétaires dans la coopération suisse au développement. Lorsque les décisions d’économies sont principalement justifiées par des raisons financières ou de politique de sécurité, le débat occulte généralement le fait que, d’un point de vue éthique, il ne s’agit pas d’une générosité dont on peut se passer, mais d’une question de justice structurelle et de responsabilité. La cessation des aides et de la coopération internationale n’est pas seulement une question budgétaire, mais aussi une question de relation.

Conclusion

La tension entre l’attention aux personnes et la responsabilité structurelle ne peut être résolue une fois pour toute ; elle doit être acceptée et gérée. Une éthique orientée vers le bien commun a besoin des deux : la proximité qui reconnaît les pauvres comme des frères et sœurs, et l’engagement politique pour s’attaquer réellement aux causes de la pauvreté, tant au niveau local que mondial. Lorsque l’une est censée remplacer l’autre, tous deux deviennent moins crédibles.

FL. Traduction FQ